Port-au-Prince, la cité des barrières
essai — 27 mai 2026
Personne ne peut dire qu'on a vécu libres. Ce serait mentir, et le mensonge ne tient pas longtemps dans cette ville.
La peur, ici, est plus vieille que le pays. Elle est arrivée avant nous, dans les cales des navires, dans les champs de canne, du temps où nous n'étions pas encore un peuple, mais une marchandise. En 1804, nous nous sommes levés contre elle ; nous avons conquis la liberté les armes à la main, seul peuple à l'avoir fait ainsi.
Mais la peur, elle, n'est pas tombée avec les chaînes. Elle est restée. Elle a changé de visage, pas de demeure. Nous avons grandi avec elle ; nous avons appris à marcher en regardant derrière nous, à connaître les rues qu'on évite, les heures qu'on ne dépasse pas, les silences qu'il faut écouter. La précarité n'a pas commencé hier. Nous la portons depuis si longtemps que nous avons fini par croire qu'elle était à nous, qu'elle faisait partie de notre corps.
Mais on circulait. Voilà ce qu'il faut comprendre. On portait la peur, et malgré elle, on marchait. On traversait la ville pour aller voir sa mère. On rentrait tard d'un mariage, d'une veillée, d'une fête, et la nuit, même incertaine, nous appartenait encore un peu. On était des gens dans une ville. On n'était pas des prisonniers derrière des grilles.
C'est cela qui a changé. Pas la peur : celle-là, on la connaissait déjà. Ce qui a changé, c'est le fer.
Aujourd'hui, chaque bloc a sa barrière. Chaque impasse, chaque ruelle, chaque quartier, chaque coin où vivent quelques familles possède sa grille, son cadenas, parfois un gardien assis sur une chaise bancale. La ville entière est devenue une maison qu'on verrouille le soir. On ouvre à une certaine heure, on ferme à une autre. Et entre les deux, si l'on se trouve du mauvais côté de la grille, il faut attendre. Attendre devant sa propre rue. Attendre devant sa propre vie, qu'on veuille bien te laisser entrer.
Et toutes les barrières ne se valent pas. Certaines zones ont un gardien, un homme assis qui veille, parce qu'elles en ont les moyens. D'autres n'ont rien. Juste une grille et un cadenas. Là, si c'est fermé, c'est fermé. Pas de voix à appeler, pas de main à réveiller. Tu cherches une autre entrée, un autre passage, ou tu restes dehors. Ou tu restes dedans.
Et même là où il y a un gardien, cela ne suffit pas toujours. Tu rentres trop tard, et il dort. Tu frappes, et ta voix se perd dans le noir. La clé est égarée, ou celui qui la garde n'est pas rentré non plus. Alors tu restes là. Dehors. À quelques mètres de ton lit, séparé de chez toi par un cadenas et, parfois, par le sommeil d'un homme fatigué. Et ce soir-là, tu comprends quelque chose que tu n'oublieras plus : rentrer chez soi est devenu une faveur qu'on accorde, et non plus un droit qu'on possède.
Et si quelqu'un que tu aimes vit derrière une de ces barrières, ta mère, un ami, la femme que tu aimes, ton enfant, tu apprends vite à compter les heures. À ne pas t'attarder. Parce qu'on peut t'enfermer dedans. On peut t'arrêter à la sortie, te demander qui tu es, d'où tu viens, ce que tu venais faire, comme si aimer quelqu'un dans un autre quartier était devenu une chose qu'il faut expliquer. Là où l'on ne connaît pas ton visage, ta seule présence appelle la question. Tu n'as rien fait. Tu es simplement là où l'on ne te connaît pas, et dans cette ville, aujourd'hui, cela suffit pour qu'on s'inquiète de toi.
Alors, lentement, les gens cessent de bouger. On évite les quartiers fermés qu'on ne connaît pas. On reste entre les barrières familières, dans son petit carré de ville, comme un poisson qui a oublié l'océan. La ville s'est repliée en territoires prudents. Chacun reste dans le sien. Et nous appelons cela vivre.
Je comprends pourquoi. C'est la chose la plus difficile à écrire, alors je l'écris lentement : je comprends pourquoi les barrières sont là. La violence est réelle. La peur d'ouvrir sa porte sur les mauvaises personnes, à la mauvaise heure, est réelle. Des familles ont perdu des fils. Des maisons. Des nuits entières de sommeil. La protection n'est pas venue d'en haut, alors les gens se sont protégés eux-mêmes, avec ce qu'ils avaient sous la main : du fer, un cadenas, un homme qui veille pendant que les autres dorment. On ne peut pas leur en vouloir. Devant le vide, une grille vaut mieux que rien. Et il faut le reconnaître, sinon on parle dans le vide : oui, parfois, cela protège. Parfois, le fer tient la nuit à distance.
Mais une barrière n'est pas la sécurité.
Une barrière, c'est un pansement qu'on serre sur une plaie qu'on n'a pas le temps de soigner. Cela arrête le sang un instant. Cela ne guérit rien.
Imagine une femme enceinte. Les douleurs commencent au milieu de la nuit. Il faut sortir, vite, maintenant. Mais la grille est fermée, et dans cette zone-là, il n'y a personne. Pas de gardien à réveiller, pas de voix qui réponde. Juste le fer, le cadenas, et la clé qui dort dans la poche de quelqu'un d'autre. Imagine ces minutes-là. Imagine combien elles durent.
Imagine un malade qui ne peut pas attendre l'heure d'ouverture. Qui ne peut pas attendre qu'on retrouve la clé, qu'on réveille le gardien, qu'on décide de qui a le droit d'ouvrir. La maladie ne connaît pas les horaires de la barrière. La mort non plus.
Puis imagine un homme devant le fer, appelant un nom dans le noir, pendant qu'une vie attend de l'autre côté.
C'est là que la belle idée de protection laisse voir son autre visage. Elle nous garde tant qu'il ne se passe rien. Et à la première urgence, elle se referme sur nous comme une cage. Ce qui devait nous garder en vie devient ce qui nous empêche de courir sauver l'autre.
On ne peut pas dresser des barrières dans toutes les villes, dans tous les départements du pays, et se convaincre que le problème est résolu. Le problème n'est pas résolu. Il est seulement devenu invisible, posé de l'autre côté d'une grille, là où l'on n'a plus à le regarder. La vraie sécurité, ce n'est pas le fer. Ce n'est pas un cadenas, ni un gardien fatigué sur une chaise. La vraie sécurité, c'est une police qui fonctionne. Des institutions qui tiennent debout. Des quartiers où l'on n'a pas besoin de barreaux pour fermer les yeux. Un État qui fait sa part, pour que chacun se sente en sûreté le matin, l'après-midi, la nuit, à toute heure, sans avoir à s'enfermer lui-même.
La barrière devait être une réponse en attendant la vraie. Une chose provisoire. Et c'est cela qui me serre le cœur : qu'on l'oublie. Qu'on s'y habitue. Qu'on finisse par confondre le provisoire avec le normal. Qu'une génération grandisse derrière ces grilles en croyant qu'une ville, c'est cela depuis toujours : des blocs fermés, des gardiens, des horaires pour avoir le droit de rentrer chez soi.
Mon fils ne devrait pas apprendre que c'est normal. Il ne devrait pas grandir en pensant que marcher librement dans sa propre ville est un luxe, ou un souvenir, ou une histoire qu'on raconte aux enfants, comme on raconte un pays qui n'existe plus.
On a toujours porté le danger. Mais on le portait debout, en marchant, le visage levé. Ce que nous acceptons aujourd'hui, c'est autre chose. C'est de ne plus marcher du tout. C'est de prendre le cadenas pour une réponse. C'est de fermer les grilles une à une, de nous asseoir derrière, et d'appeler cela la paix.
Ce n'est pas la paix.
C'est le silence. En attendant la prochaine fois.